Marc de Villiers du Terrage - Les denières années de la Louisiane française


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Marc de Villiers du Terrage - Les denières années de la Louisiane française
Le Chevalier de Kerlérec D'Abbadie - Aubry Laussat


Avant-propos

Parmi les vicissitudes qu'éprouva la Louisiane pendant la seconde moitié du XVIIIe siècle, l'ensemble de faits qui caractérise le plus étrangement son histoire est certainement le nombre considérable de changements de dominations qu'elle eut à subir. Un créole français, âgé de cinquante ans en 1804, après être devenu espagnol, puis s'être retrouvé pour quelques jours français, finalement se voyait américain; s'il avait habité sur la rive gauche du Mississipi, entre temps, il aurait vécu quelques années sous le drapeau de l'Angleterre. La Louisiane pourtant, si l'on excepte la Mobile, ne fut jamais conquise par les armes quelques traits de plume, de temps à autre, décidaient en Europe du sort de sa population et de ses immenses territoires.
Aucune puissance d'ailleurs ne se souciait alors de cette belle colonie Choiseul, mal informé, n'en avait cure « L'union avec l'Espagne, disait-il, est plus utile que la Louisiane et beaucoup de possessions américaines » l'Angleterre, en 1762, lui préféra les Florides l'Espagne, forcée de l'accepter, laissa passer six années avant de se donner la peine d'aller occuper la Nouvelle-Orléans. Les Anglais, par suite il est vrai de la révolte des sauvages, mirent deux années après le Traité de Paris, avant de s'établir aux Illinois, enfin les Français, pendant le Consulat, ne prirent possession de la Louisiane, qui leur était cédée depuis trois ans, qu'au moment où ils ne la possédaient plus.
On comprendra que souvent dans ces conditions les colons ne savaient plus à quelle nationalité ils pouvaient bien appartenir, d'autant que les traités de cession n'étaient jamais annoncés officiellement que longtemps après qu'ils étaient signés et connus. Cette incertitude, sur un point pourtant si essentiel, fut une des causes de la révolte des habitants de la Nouvelle-Orléans contre le pseudo-gouverneur espagnol Ulloa, soulèvement imprudent dont le résultat malheureux fut de faire couler pour la première fois le sang français en Louisiane.

Pendant la guerre de sept ans, les Anglais, malgré leurs victoires au Canada et en Florides, n'osèrent même pas attaquer la Louisiane.
Elle dut cet heureux résultat aux habiles dispositions de son gouverneur le chevalier de Kerlérec. L'histoire a oublié son nom puisqu'il faut, en temps de guerre, pour passer à la postérité, avoir vaincu ou s'être fait battre. Pourtant Kerlérec a fait mieux que plus d'un conquérant, il a su empêcher les Anglais d'envahir une contrée quatre fois grande comme la France, dont la garnison ne dépassait pas mille hommes et dont les meilleurs soldats, anciens déserteurs, n'avaient pour mettre dans leurs fusils que de la poudre espagnole le plus souvent moisie.
Abandonné par la France, avec des magasins presque toujours vides, il sut néanmoins prendre un tel ascendant sur les sauvages, sa politique à leur égard fut toujours si habile et si loyale, ses mesures étaient si bien concertées que même après son départ et la conclusion de la paix, malgré les efforts de d'Abbadie, de Neyon, de Saint-Ange, les Anglais mirent près de trois ans pour arriver à occuper les Illinois qu'un traité leur avait abandonnés pacifiquement.
Si Aubry, commandant des troupes envoyées au secours de Niagara, ne s'était pas laissé surprendre, cette place n'aurait pas été forcée de capituler, le sort de la campagne de 1759 au Canada restait pour le moins indécis et, l'année suivante, l'entrée en ligne de la puissante nation des Chérakis, que Kerlérec venait enfin d'attirer dans notre alliance et de soulever contre la Grande-Bretagne, pouvait changer la fortune de la guerre. En une saison, les Anglais ne parvinrent pas à soumettre les Chérakis abandonnés à eux-mêmes, que serait-il arrivé si ces derniers avaient été bien approvisionnés et soutenus par les Français ?
Kerlérec fut une belle figure de marin breton, un peu rude parfois, mais sachant vouloir et se faire obéir. Sa devise aurait pu être Apres Dieu, maître à son bord; car du Roi il ne pouvait être question, souvent la colonie restait plus d'un an sans dépêche de France et, en 1763, les promotions d'officiers demandées en 1732 n'étaient point encore arrivées !
Comme tous ses prédécesseurs, comme les autres gouverneurs de colonies de cette époque, Kerlérec eut de terribles démêlés avec le pouvoir civil représenté alors à la Nouvelle-Orléans par l'intendant M. de Rochemore. Ce dernier eut certainement tort, car en temps de guerre c'est au général à commander.

Quant, à la légère, tous les deux s'accusent réciproquement de concussion, lorsqu'ils se jettent mutuellement à la tête leur « ménagerie » et leur « basse-cour » , quand les deux chefs de la colonie arrivent à se reprocher la chandelle qu'ils brûlent, ce spectacle est profondément triste. Les épithètes plus que soldatesques dont se sert le gouverneur pour qualifier l'ordonnateur sont, il faut le reconnaître, grandement déplacées, mais que dire aussi de ce dernier qui toujours accuse anonymement avec des On dit. Il apparaît, le peuple croit.
Que peut-on penser de ce fonctionnaire ultra-civil qui, devant le blocus des ennemis, déclare qu'il y a trop de troupes (1,000 hommes) et pas assez de milice, trouve qu'au lieu de soldats on devrait plutôt envoyer des commissaires, des lieutenants de police et des scribes et enfin opine qu'il sera toujours temps de s'occuper des fortifications de la Nouvelle-Orléans quand les ennemis arriveront, et qu'on aura reçu des ordres de Paris !

Rochemore était un homme d'intelligence médiocre, à l'esprit étroit, dont toute l'activité se concentrait à étayer l'importance de ses fonctions et à montrer qu'on ne pouvait rien faire sans son consentement.
« Même si ma procédure se trouvait mauvaise, elle était irrévocable», dit-il à propos de la saisie d'un navire, qui faillit amener une véritable sédition; cette phrase peint son caractère.
En plus des entraves qu'il apporta à la bonne marche des affaires, on doit aussi lui reprocher une insigne faiblesse pour ses partisans, dont il ne voulait pas voir les tripotages et son extrême indulgence pour tous ceux qui venaient grossir son parti. Sa femme, plus active, fut plus coupable jalouse de Mme de Kerlérec, elle chercha à rendre la vie intenable au gouverneur pour le décider à partir et pouvoir faire nommer à sa place son beau-frère, Gaston de Rochemore. Elle voulait une cour particulière, seulement son hostilité à Kerlérec ne lui permit de réunir autour d'elle que les mécontents.
Composée de quelques braves gens sans doute, simplement aigris par la ruine de leur commerce, ou l'absence des promotions auxquelles ils avaient droit et qui n'arrivaient jamais, et d'un certain nombre de brouillons assez inoffensifs, cette coterie était malheureusement menée par une demi-douzaine d'officiers ou de fonctionnaires peu dignes des places qu'ils occupaient. Spéculateurs en farine, entrepreneurs des travaux du Roi, agioteurs sur le papier-monnaie, leur intérêt particulier passait avant tout pour effectuer une prise fructueuse, ou vendre hors de prix le peu de grains qu'ils possédaient, ils auraient affamé la Louisiane. Il est triste d'avoir à constater que Belle-Isle, le major de la Nouvelle-Orléans, donna un malheureux exemple en désobéissant, en temps de guerre, à des ordres formels et écrits du gouverneur. On peut juger par là quelle indiscipline régnait dans la colonie.

Kerlérec emprisonna plusieurs des meneurs et en expulsa une dizaine de la colonie; il agit certainement comme il était forcé de le faire dans les circonstances critiques où il se trouvait, seulement il déchaîna contre lui de terribles haines Rochemore, dont il avait obtenu le rappel, les officiers qu'il avait renvoyés, l'accablèrent à leur arrivée en France de dénonciations calomnieuses, Alors commença à Paris cette extraordinaire Affaire de la Louisiane, information extra-judiciaire que cinq conseillers du Châtelet parvinrent à faire trainer plus de quatre ans pour l'embrouiller et dont la partialité peut seule égaler l'injustice. Dupont, ce parlementaire si bienveillant quelques années auparavant pour le trop célèbre intendant du Canada Bigot, montre tout ce que les gens de robe pouvaient avoir alors de fiel et de jalousie contre les gouverneurs militaires.
Le parti pris inimaginable et l'exagération évidente de son Rapport furent d'ailleurs sans doute un bien pour Kerlérec, le Ministrene voulut même pas le lire et ordonna d'en faire pour lui un court résumé. Plus heureux que l'infortuné Lally-Tollendal, l'ancien gouverneur de la Louisiane s'en tira avec simplement quelques mois d'exil à trente lieues de Paris. Cette condamnation, uniquement de forme, n'en était pas moins une profonde injustice.
Praslin, au lieu de déclarer que « bien que le zèle et la probité de M. de Kerlérec soient sans reproches, son gouvernement a été tyrannique », aurait mieux fait de se souvenir de cette note, probablement de la main de Choiseul, qui commente une Feuille au Roi sur les affaires de la Louisiane. « Le qouverneur a bien fait, la misère des peuples est au-dessus de toutes les règles » .
Avec quelques gouverneurs aussi énergiques que Kerlérec, la France aurait sans doute perdu moins de colonies.

Dans l'histoire de la Louisiane il y a un autre personnage qui a été souvent trop sévèrement jugé et même calomnié; il s'agit d'Aubry, le dernier commandant français de la colonie.
Aubry était un très brave officier mais un assez médiocre chef : droit de caractère, il était inapte aux habiletés diplomatiques et peu fait pour déjouer les intrigues. Ne fut-il pas presque le dernier à apprendre la révolution de la Nouvelle-Orléans !
De simple commandant de deux cents soldats, de major d'une place sans territoire, le hasard le fit gouverneur d'une ville sans nationalité, en proie à toutes les cabales. La France se désintéressait d'une colonie ne lui appartenant plus, l'Espagne, qui ne l'avait acceptée que de peur de voir les Anglais s'y établir, ne faisait rien pour en prendre possession; de plus habiles qu'Aubry eussent été également fort embarrassés.
En but à la malveillance de ceux qui lui reprochaient de ne pas se mettre à la tête de la révolution, mais qui le voulaient néanmoins pour chef, trahi par l'ordonnateur Foucault, il chercha toujours et avant tout à rester loyal à sa consigne et voulut qu'on ne pût pas accuser le gouvernement de la France de complicité ou de duplicité dans le soulèvement.

Quand le général espagnol O'Reilly, avec des forces imposantes, vint occuper la Nouvelle-Orléans et punir l'insulte faite au drapeau espagnol, Aubry crut certainement bien faire en désignant les coupables pour éviter aux innocents des poursuites et empêcher d'inutiles représailles contre la population paisible.

O'Reilly du reste arrivait avec des instructions aussi formelles qu'implacables et tous les malheureux qui tombèrent sous les balles espagnoles étaient déjà soigneusement et longuement dénoncés dans les rapports du haineux Ulloa. Aubry ne pouvait sans doute pas faire changer grand chose aux ordres du Roi d'Espagne, seulement il aurait dû toujours essayer de sauver ses infortunés compatriotes même s'il les jugeait coupables. On peut lui reprocher de la pusillanimité, voire même quelque égoïsme, on ne doit pas le taxer de « cruauté. »

Six déportations, autant de condamnations à mort, c'était beaucoup trop pour une révolution quelque peu puérile d'enfants terribles sans éducation politique, à qui avant et depuis Kerlérec, on avait sans cesse tout permis. O'Reilly fit à la colonie une saignée cruelle et sans doute inutile, mais, malheureusement, il faut bien constater que ce fut seulement à partir de ce triste jour que disparut de la colonie ce fâcheux esprit de cabale et d'intrigue qui depuis plus de soixante ans déjà désolait la Louisiane.

Espérons que des dissensions ou des rivalités analogues ne nuiront plus à l'avenir au développement, voire même à la conservation, de notre empire colonial. Puisse cet affligeant tableau, histoire commune, hélas de toutes nos possessions lointaines, servir de leçon à nos compatriotes fixés dans les pays nouveaux.

30 Novembre 1903.


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