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Paul B. Gallagher - Comment Venise orchestra le plus grand désastre financier de l'histoire

Introduction
La gravité du krach financier qui se profile aujourd'hui est sans précédent dans l'histoire, si ce n'est dans la période ayant précédé la peste noire vers la moitié du XIVème siècle. Paul Gallagher montre une face peu connue des manipulations vénitiennes de l'époque.
La peste noire qui décima la population européenne vers 1350 fut la conséquence du plus grand effondrement financier de l'histoire. En comparaison, la Grande crise des années 30 de notre siècle n'a été qu'un épisode transitoire, de peu de conséquence. En 1345, l'effondrement des grandes maisons bancaires florentines des Bardi et Peruzzi conduisit à une véritable désintégration financière. On peut lire dans les chroniques de l'époque que « tout le crédit disparut au même moment ». Aujourd'hui, un risque semblable existe, comme ne cesse de le dire l'économiste américain Lyndon LaRouche.
En 1995, nous avons vu les premiers signes de cette désintégration, avec la crise mexicaine, la débâcle du comté d'Orange en Californie et la faillite de la grande et prestigieuse « merchant bank » anglaise, la Baring's. Aujourd'hui, comme au XIVème siècle, ces banqueroutes sont la conséquence de la croissance exponentielle de « bulles financières » qui paralysent la production et les échanges, c'est-à-dire l'économie réelle.

Comment Venise orchestra le plus grand désastre financier de l'histoire
La différence fondamentale entre 1345 et 1996, c'est qu'alors les Etats-nations n'existaient pas. Il n'y avait pas de gouvernement suffisamment souverain pour soumettre tout le système bancaire à une réorganisation radicale, en sauvegardant la production de biens tangibles grâce à de nouvelles émissions de crédit sélectif, alors que cela serait possible aujourd'hui à condition, bien sûr, que les gouvernements en question veuillent le faire en affirmant leur souveraineté nationale. Mais cette voie du salut n'existait pas, à cette époque, et cela eut des conséquences désastreuses pour la population. D'après les meilleures estimations, pendant la période 1300-1450, la population européenne fut réduite de 35 à 45 % et celle du monde de 25 %.
Généralement, les historiens attribuent le désastre du XIVème siècle causé par les banques et le système financier à un bouc émissaire, Edouard III, roi d'Angleterre. Celui-ci se rebella effectivement contre le système financier par lequel les banquiers florentins tentaient de s'emparer de son pays et, à partir de 1342, il suspendit les paiements aux Bardi et aux Peruzzi. Mais tout le budget national du roi Edouard ne représentait qu'une partie infime du chiffre d'affaires des deux grandes dynasties bancaires florentines, une modeste colonne dans leurs livres de compte. A Florence, on peut lire dans les documents bancaires de l'époque qu'il parlait de lui avec mépris, comme d'un certain « Messire Edouard » : nous serons heureux, lit-on dans un document de 1339, si nous réussissons à récupérer au moins une partie de sa dette.
Les historiens « de rite libre-échangiste » maintiennent que les banquiers florentins firent beaucoup de bien à la communauté de l'époque, en ne s'occupant que de leurs intérêts égoïstes. En accumulant des fonds, en bâtissant des monopoles financiers, ils développèrent le commerce et ouvrirent la voie à l'industrie capitaliste en concurrence pacifique avec d'autres marchands, prenant soin d'expier quelques petits péchés dus à l'usure par de généreuses donations aux institutions religieuses. Mais, selon cette version de l'histoire, le serpent s'introduisit dans ce paradis terrestre, sous la forme des rois centralisateurs du pouvoir. On l'aura compris, il s'agit des prédécesseurs de l'Etat-nation moderne.
Dépensiers impénitents, avec leurs guerres ruineuses et leur cours luxueuses, les monarchies finissaient toujours dans l'insolvabilité, incapables de rembourser les crédits que les malheureux banquiers leur octroyaient en raison du mélange de révérence et de peur que leur inspiraient les têtes couronnées. Voilà pourquoi l'entreprise privée alors émergente finit dans la ruine au XIVème siècle, ce qui, nos historiens le concèdent, fut une des causes de la peste noire, avec ses 30 millions de morts. La morale de ce mythe libre-échangiste veut qu'il faille éviter l'entrave d'une autorité centralisée qui ne saurait que s'endetter pour financer ses desseins expansionnistes et bafouer ses industrieux créanciers.

Le mythe de Venise
Deux livres récemment parus contribuent à démonter ce mythe, même si telle n'est pas précisément l'intention de leurs auteurs. Dans The Medieval Super-Companies : A Study of the Peruzzi Company of Florence (London, Cambridge University Press, 1994), Edwin Hunt montre que ce grand établissement bancaire travaillait à perte, et risquait même la banqueroute, dès la fin des années 1330, soit avant les prêts à Edouard, à cause de sa politique de crédit à l'agriculture et au commerce. « Les principales banques réussirent à survivre au-delà de 1340, uniquement parce que la nouvelle de leur mauvaise situation n'était pas divulguée », écrit Hunt. (Il suffit de changer la date pour que cette constatation s'applique aussi à la réalité bancaire de 1996.)
Après avoir examiné toute la correspondance et les livres de comptes des Bardi et des Peruzzi, Hunt conclut que les « conditions » des prêts octroyés au roi Edouard étaient tellement draconiennes (la saisie des recettes de la couronne) que la dette qu'il finit par répudier ne s'élevait plus qu'à quelque 15 ou 20 000 livres sterling. La franchise de Hunt fait plaisir, parce que lui-même travaille dans une grande banque internationale et sait bien comment fonctionnent les « conditions » imposées aujourd'hui aux débiteurs. (Il n'ignore sûrement pas que la véritable dette du tiers monde n'est qu'un faible pourcentage de celle que le Fonds monétaire international lui réclame.) Les Bardi, Peruzzi et Accaiuoli prêtèrent beaucoup moins à Edouard II et Edouard III que les montants promis, mais les historiens de rite libre-échangiste, à commencer par le banquier et chroniqueur de l'époque Giovanni Villani, comptent toutes les promesses comme une dette réelle.
Même si nous acceptons la plus forte estimation jamais avancée de la dette qu'Edouard III répudia, ce chiffre est de toute façon de 35 % inférieur au crédit que les banques florentines réclamaient au gouvernement de leur propre cité et que Florence ne réussit pas à payer.
Pour mieux saisir la dimension de cette réalité, il est utile de lire le livre de Frederick C. Lane, Money and Banking in Medieval and Renaissance Venise (Baltimore, John Hopkins University Press, 1985), qui démontre que c'était plutôt la finance vénitienne qui contrôlait la « bulle spéculative » de la finance mondiale entre 1275 et 1350, et qui orchestra l'effondrement des années 1340. Loin de la « coexistence » mythique entre libre-échangistes, les oligarques vénitiens condamnèrent à la banqueroute leurs collègues florentins et l'économie de l'Europe et de la Méditerranée avec. On pourrait dire que Florence tenait un rôle similaire à celui de New York aujourd'hui, avec Wall Street et ses grandes banques, tandis que Venise, c'était Londres; elle manipulait banquiers, souverains, papes et empereurs au moyen d'un réseau financier très subtil et de sa domination totale du marché de la monnaie et du crédit.
L'historien français Fernand Braudel explique (Civilisation matérielle, économie et capitalisme, XVème – XVIIIème siècle, Libraire Armand Colin, 1979, tome III) que Venise, à la tête des banquiers florentins, génois et siennois, s'engagea dès le début du XIIIème siècle dans une lutte contre le pouvoir potentiel d'un Etat-nation moderne « qu'avait déjà esquissé la réussite de Frédéric II » Hohenstaufen (1194-1250). Celui-ci se situait dans la tradition de développement des réformes carolingiennes (amélioration de l'instruction, l'agriculture, l'infrastructure commerciale et l'art de gouverner), tradition que Dante Alighieri tentera de revaloriser dans De Monarchia.
« Venise, écrit Braudel, a piégé sciemment, à son profit, les économies sujettes, notamment l'économie allemande; elle s'en est nourrie, les empêchant d'agir à leur guise et selon leur propre logique. » Par ailleurs, « les circuits nouveaux du capitalisme ont signifié une telle puissance du monopole au bénéfice des Etats-villes d'Italie et des Pays Bas que les Etats territoriaux naissants, en Angleterre, en France ou en Espagne, en ont forcément subi les conséquences. » A cela s'ajoute l'intervention de Venise pour empêcher Alphonse le Sage (1221-1284) de succéder à Frédéric II sur le trône impérial.
Le « triomphe » du libéralisme et l'étouffement dans l'oeuf des Etats-nations définissent l'arrière-fond de la catastrophe du XIVème siècle. Ce n'est qu'un siècle plus tard, lorsque la Renaissance donnera naissance aux Etats-nations, tout d'abord la France de Louis XI, puis l'Angleterre et l'Espagne, que la population européenne réussira à sortir de la barbarie et de l'effondrement démographique. La dévastation causée par les banquiers marchands vénitiens et leurs « alliés » dans la seconde moitié du XIVème siècle est illustrée dans la Figure 1. En Europe, en Chine et en Inde (presque trois-quarts de la population mondiale), la tendance démographique positive s'inversa après quatre à six siècles d'augmentation régulière de la population. Famines, pestes bubonique et pulmonaire, épidémies et guerres, tous ces facteurs firent disparaître de la terre 100 millions d'être humains. On estime que les hordes mongoles massacrèrent à elles seules entre cinq et 10 millions de personnes. La dépopulation ne commença pas avec le krach de 1340, mais celui-ci représenta le tournant décisif.